Le test du caractère

Notre comportement révèle notre caractère ; néanmoins, n’y a-t-il que nos actes qui le fassent ? Édifier un caractère juste nous oblige à reconnaître l’importance du contexte.

L’homme gisant sur le bord du chemin était à demi-mort. Ses assaillants lui avaient pris tout son argent et l’avaient abandonné nu, gravement blessé, et gisant là comme un vulgaire amas de chair. S’il n’était pas vite secouru, il ne tarderait pas à mourir.

Un autre voyageur – voyageant par là – l’aperçut. Voyant le pauvre homme gisant dans son sang, il avisa… passant de l’autre côté, s’éloignant et poursuivant son chemin. Peu après, un autre passant vit aussi le blessé… mais il fit de même, passant outre lui aussi.

On a du mal à imaginer que ces deux voyageurs puissent ignorer ainsi un blessé grave, l’abandonnant à son sort. Vu la situation, cela semble bien cruel. Qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un à poursuivre sa route sans intervenir, alors qu’un autre être humain se meurt ? Il faudrait être bien insensible, sans cœur, dénué de compassion et d’humanité – être un monstre – pour faire une chose pareille.

En fait, cet incident est passablement plus compliqué qu’il n’y parait, et plus inquiétant.

Le bon samaritain

Peut-être avez-vous reconnu la parabole du bon samaritain – une histoire dont Se servit Jésus pour illustrer le fait que – lorsqu’il est question d’aimer son prochain comme soi-même – tout être humain est « son prochain ».

Dans cette parabole de Christ, le troisième voyageur apercevant l’homme blessé est un samaritain – quelqu’un qui, pour tout juif ordinaire, est un individu inférieur et abominable.  Le samaritain aperçoit le blessé  (qui est probablement un Juif, venant de Jérusalem – verset 30) et est ému de compassion ; il le lave, soigne ses blessures et l’emmène personnellement dans une auberge où il va pouvoir se reposer et guérir – aux frais dudit bienfaiteur.

Le samaritain, apprend-on, est le prochain que nous devons tous être.

Une parabole recréée

En 1973, John Darley et Daniel Batson ont fait une expérience basée sur la parabole du bon samaritain. Ils ont commencé par interroger un groupe de séminaristes sur leurs vues à propos de la religion – et sur la manière de s’épanouir spirituellement – trouver un sens à sa vie.

Ensuite, ils ont confié à chaque étudiant un sujet à traiter dans un discours qu’ils donneraient dans un bâtiment proche. (L’un de ces sujets était, en fait, la parabole du bon samaritain). Puis ils dirent à chaque étudiant d’aller donner son discours. On dit à plusieurs d’entre eux qu’ils étaient en retard, et qu’ils devaient se dépêcher, et aux autres qu’ils étaient en avance et pouvaient prendre tout leur temps.

En chemin, en direction de l’endroit où ils allaient donner leur discours, les étudiants en question rencontrèrent un homme, affaissé dans une allée, gémissant, et ayant visiblement besoin d’être secouru.

Et c’est là que les choses deviennent troublantes.

Une affaire de contexte

En analysant leurs données, Darley et Batson découvrirent le facteur déterminant si les étudiants s’arrêteraient pour aider l’homme dans un besoin urgent ou non. Ce n’était pas le sujet qu’on leur avait demandé de traiter – « à plusieurs reprises, les enquêteurs constatèrent qu’un séminariste, se dirigeant vers le lieu où il devait donner son discours sur la parabole du bon samaritain trébuchait littéralement sur la victime, s’empressant d’aller vers le bâtiment ». Ce n’était pas ainsi qu’ils concevaient la religion.

Le tout pour eux était de savoir s’ils étaient en retard ou non.

Un point, c’est tout !

Quand ces étudiants n’étaient pas pressés, 63% d’entre eux s’arrêtaient pour secourir l’homme dans l’allée. Quand ils étaient en retard, le nombre dégringolait à 10%.

Dix ! Neuf étudiants sur dix, voyant un homme apparemment en train de mourir, poursuivent leur chemin parce qu’ils ont besoin d’être ailleurs !

L’importance du contexte

Les implications de cette constatation sont énormes. Dans son livre Le point de bascule, Malcom Gladwell explore cette enquête, de pair avec plusieurs autres constatations qui brouillent les cartes au niveau de la conception que l’on a généralement du caractère.

Quand le sociologue Philip Zimbardo créa une fausse prison qu’il remplit de volontaires psychologiquement sains à qui il demanda de jouer le rôle de prisonniers et de gardes, il découvrit que même les soi-disant pacifistes assumaient promptement le rôle de bourreaux et de criminels mutins, l’expérience dégénéra si rapidement que Zimbardo fut contraint de l’interrompre huit jours plus tôt que prévu.

Quand la ville de New York s’est mise à réprimer sévèrement les auteurs de graffitis et les resquilleurs de son métro, le nombre de crimes a diminué considérablement. Les criminels prenaient toujours le métro, mais en visant deux types de contraventions apparemment insignifiants – les faiseurs de graffitis et les resquilleurs (ceux qui voyageaient sans payer) – les autorités new-yorkaises avaient créé un milieu où le crime semblait hors de contexte plutôt que normal.

Dans Le point de bascule, Gladwell avance l’argument convaincant selon lequel le comportement n’est pas seulement le produit de ce que [ou qui] nous sommes, mais qu’il dépend aussi fortement de l’endroit (ou du contexte) dans lequel nous nous trouvons.  Un certain nombre d’experts ont conclu de ces exemples qu’il suffit souvent, pour modifier le comportement, de modifier le contexte ou le milieu environnant. Si vous placez des individus dans un milieu où le crime semble être normal, la criminalité augmente considérablement. Effacez les graffitis sur les murs, mettez les resquilleurs en prison pour une nuit, et soudain la criminalité se met à diminuer. Placez les gens dans un contexte (ou un milieu) différent, et soudain ils se mettent à se comporter différemment.

Une étape de plus

Ces observations donnent fort à réfléchir, mais en tant que disciples de Dieu, nous devons, à mon avis, franchir une étape de plus. Ces enquêtes et ces expériences devraient, certes, nous faire réfléchir : si notre milieu affecte notre comportement, il devient alors possible, pour nous, de bien agir, mais pour une mauvaise raison. Si le contexte joue un rôle aussi important dans le choix de nos actions, pour ce qui est de notre caractère, la manière dont nous nous comportons devient secondaire, quant à la raison pour laquelle nous agissons comme nous le faisons. Faisons-nous ce qui est juste parce que c’est bien, ou seulement parce que c’est facile ?

Il est facile de bien se comporter quand on baigne dans un milieu favorable à tout bon comportement. Le caractère intervient lorsque le contexte change. Quand le milieu dans lequel vous vous trouvez cesse de vous récompenser pour vos bonnes actions, ou pire – quand il se met à vous punir quand vous faites ce qui est bien – allez-vous continuer de faire ce qui est bien ? Quand vous apercevez le blessé sur le bord du chemin, que vous êtes pressé et que personne ne vous voit si vous poursuivez votre route, qu’allez-vous faire ?

N’imitez pas la majorité

De par nature, nous sommes prompts à suivre la voie la plus facile. Nous choisissons ce qui requiert le minimum d’efforts, le moyen le plus tentant pour accumuler tout gain.

Dieu nous dit de résister à cette envie. Il nous dire de faire ce qui est juste, peu importe le contexte, que cela soit facile ou non. « Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait » (Romains 12:2).

C’est là, j’en conviens, simplifier un tantinet les choses. Discerner quelle est la volonté de Dieu exige évidemment une bonne connaissance de Sa Parole, de la sagesse et de la prudence. Chaque situation a ses aspects particuliers et tout scénario qui nous touche n’est pas aussi évident que la parabole de Christ sur le bon samaritain.

Néanmoins, la question se pose toujours, pour nous, de savoir si nous préférons nous conformer au monde qui nous entoure et suivre le moule créé par le contexte et le milieu, ou non. Édifier en nous un caractère saint exige que nous cassions ce moule, que nous fassions ce qui est juste parce que c’est juste et bien, parce que c’est « la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait ».

Un changement de contexte

Ce n’est guère facile. Ce n’est pas supposé l’être. Il s’agit d’une lutte acharnée contre soi et contre le monde environnant. Il va falloir endurer des épreuves, faire des sacrifices et lutter contre ses réactions innées. Cela va s’avérer être extrêmement difficile, mais la récompense en vaut la peine.

Ce qui va se produire, c’est que nous allons inverser la vapeur. Plus nous recherchons la volonté de Dieu et refusons de laisser les contextes du monde nous dicter ce que nous allons faire, plus nous allons avoir un impact plutôt que de subir.

Christ a dit à Ses disciples : « Vous êtes la lumière du monde […] Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Matthieu 5:14-16). Devenir des hommes et des femmes qui attachent une grande valeur au caractère va créer un contexte positif pour nous et pour ceux qui vont entrer en contact avec nous.

Des samaritains modernes

Dans l’enquête de Darley et Batson, seulement 10% des étudiants pressés se sont arrêtés pour secourir l’homme blessé. Seulement 10% ont eu assez de caractère pour résister à l’influence du contexte leur intimant qu’ils n’avaient pas le temps de s’arrêter et d’aider qui que ce soit, laissant à quelqu’un d’autre le soin de le faire.

Nous avons le choix. Nous pouvons montrer du doigt les 90% qui ont poursuivi leur chemin, ou nous pouvons reconnaitre que le contexte est une force puissante qu’il nous faut nous efforcer de vaincre. Si nous ne sommes pas vigilants, nous pouvons nous aussi être victimes du contexte, laissant les situations dans lesquelles nous nous trouvons supplanter les valeurs morales auxquelles nous souhaitons nous conformer. Nous préférons tous croire que nous serions de bons samaritains, mais poursuivre notre chemin sans intervenir est bien plus facile qu’il n’y parait.

Tout compte fait, ou bien vous allez dicter le contexte dans lequel vous allez évoluer, ou vous allez laisser tout contexte vous pousser à suivre la voie facile.

Le caractère fait une grande différence.